Préface
Anne-Marie Duguet


« Que l'écrire ne cesse jamais son mouvement » (T.K.)


Ces notes n'étaient pas destinées à la publication. Thierry Kuntzel les a écrites pour lui-même, pressé par la seule exigence intérieure de formuler, de fixer dans le flux de la parole ce qui, de la pensée et de l'inconscient affleure et échappe sans cesse. Elles ne répondent à aucune commande, à aucune contrainte de présentation. Et c'est cette précieuse liberté qui soutient la singularité de ce texte où le plaisir, l'humour et la douleur se mêlent sans crier gare. La réflexion et le désir y marquent leur travail, avec leurs approximations et leurs éclats décisifs, dans la vitesse de leur inscription. Une vitesse d'écriture au flux intarissable : « que ça ne s'arrête jamais... Que l'écrire ne cesse jamais son mouvement », qui appelle avec force la résistance à la stase, à l'achevé, aux normes.
Pas de temps planifié donc, pas de table de travail, Thierry Kuntzel écrit plutôt debout, et à toute heure. Sur des pages blanches, parfois sur un cahier, à la plume (« fluide de l'encre »), d'une belle écriture à apprivoiser, nette, sans ratures ou presque, sans remords (d'où viendraient-ils ?), mais avec les retours et les insistances propres à l'activité même d'une pensée à l'œuvre.
Le soulignement d'un terme confirme son importance, même provisoire. Une ponctuation est privilégiée : le long tiret de digression ou de précision, de respiration. Pas de points de suspension. Du définitif en cours. La marge à gauche où quelques mots re-marquent un thème, un contexte, une référence, est comme un retour sur le flux, le ressac du texte. Vagues et traces par lesquelles les idées s'obstinent. C'est bien quelque chose de ce « sentiment océanique » qui saisit aussi le lecteur.
Du texte à l'œuvre, de l'œuvre au texte un même geste. Ces notes de travail, minimes (petites maximes déplacées), remarques sur des choses vues, entendues, lues, ont accompagné, anticipé, précipité les images et les œuvres. « Un jour l'image se détache du processus infini de l'écriture et de la mémoire », elle en « tombe » dit Thierry Kuntzel. La réalisation vient concrétiser un projet esquissé, souvent depuis longtemps, imaginé à travers de multiples variations. Quelques notes techniques, des recherches sur des dimensions et des matériaux, sous forme d'inventaires, quelques dessins sans valeur esthétique particulière (je ne sais pas dessiner, prétend-il), mais le trait y est trace de l'idée aussi bien que le mot.
Ces notes sont l'imagination des œuvres. Juste des possibilités de projet. Elles ne les décrivent pas. Un titre ou une note qui annonce une œuvre pourra plus tard en désigner une autre, « vaudra » pour une autre. Le mouvement est aussi celui du glissement des registres et de la réorientation toujours possible des assignations.
Les extraits de textes d'auteurs très divers qui traversent ces notes (Hegel, Mallarmé, Walser, Cami, Bernhard, Baudelaire, Andersen, Allais, Woolf, les dictionnaires, ...) ne sont pas des citations. Il ne faudrait pas y voir un culte exacerbé de la référence (redisons-le ces notes ne visaient pas un public), ils disent simplement ce qui nourrit avec force cette pensée, ils témoignent de départs d'où l'imagination s'élance, de rencontres et d'affinités fulgurantes ou juste complices, avec des peintures (Matisse, Poussin, C. D. Friedrich, Balthus, Rothko ...), des chansons (Lou Reed, Mistinguett, Françoise Hardy) des films (Marker, Snow, Frampton, Browning, Lang, Tourneur, Dreyer, Schoedsack...).
Il y a avant tout chez Thierry Kuntzel une passion du langage, de la beauté de la langue, qui se manifeste aussi à travers un goût pour l'étymologie, les définitions, les déclinaisons. (Hasarder, Esquisser), pour les jeux de mots ou plutôt les jeux avec les mots et les lettres.
Ecrites depuis le milieu des années soixante dix, après les grands essais d'analyse filmique de l'auteur, ces notes les déroutent radicalement pour poursuivre une réflexion sur « un autre film ». Fortement traversées par le théorique, elles ne relèvent plus de cette catégorie. Une conception nouvelle de l'image et de son mouvement a exigé comme naturellement, un tout autre mode discursif.
Ces notes ne sont pas autobiographiques.
Et elles ne sont que cela. Du rêve au travail, de l'émotion à vif, sans réserve, au quotidien. Elles disent mieux que toute anecdote, des bribes de vie tissées de rencontres, stimulées par des événements qui seraient pour d'autres anodins. Quelques notes très personnelles ont été gardées, « Tu » ou « Paris-Tampico ». Mais j'ai pensé qu'il ne me revenait pas d'inciter l'auteur à rendre publiques les confidences de l'enfance ou les notes les plus récentes de son histoire personnelle.
L'organisation de ces notes a été conservée, en dossiers et sous-dossiers telles qu'elles sont regroupées dans ces chemises extensibles à dos cartonné, avec leurs intitulés Nostos, Wunderblock, Vidéo, etc.
J'ai parcouru quelques kilomètres de cette écriture avec passion pendant plusieurs années, pour en publier si peu aujourd'hui. Plusieurs centaines encore en attente (?) comme tant de projets à réaliser dont seuls quelques-uns sont ici présentés. J'ai toujours eu, en transcrivant ces notes, le sentiment d'un grand privilège et je remercie Thierry Kuntzel de risquer cette aventure de la publication. Elle est douloureuse, je le sais, inquiétante, non parce que cette intimité serait inavouable, mais parce qu'elle a cette fragilité de la « petite voix » solitaire et qui devait le rester.